La crise du soja : une affaire d’Etat
En raison de la flambée des cours mondiaux, le tofu, dont les Indonésiens sont friands, disparaît des tables. Une situation à laquelle le gouvernement tente de répondre. Lire la suite...
Le mois de décembre a été éprouvant pour Handoko. Ce petit producteur de tofu de Kalideres, à Jakarta-Ouest, sentait son cœur battre la chamade chaque fois qu’il se rendait chez le marchand de soja. Presque chaque jour le prix de la légumineuse grimpait, et il atteignait déjà 8 000 roupies [0,60 euro] le kilo, soit une augmentation de 100 % en un an. Handoko, qui est par ailleurs directeur de l’Association des producteurs indonésiens de tofu et de tempe [pâté de soja en grains fermenté, le steak végétarien des Indonésiens], n’était pas le seul à paniquer. Des milliers de ses confrères, ressentant le même malaise, se sont mobilisés. Le 14 janvier, 5 000 d’entre eux ont manifesté devant le palais présidentiel, à Jakarta, et ont lancé un mouvement de grève, si bien que, pour la première fois dans l’histoire du pays, le tofu et le tempe, source de protéines préférée de millions de citoyens, ont disparu de la capitale et de ses environs. Leur action a réussi à attirer l’attention du président Susilo Bambang Yudhoyono. Une réunion de cabinet restreinte s’est tenue d’urgence au ministère de l’Agriculture, et la taxe d’importation sur le soja, de 10 %, a été réduite et ramenée à 0 % . Cette flambée du prix du soja était annoncée de longue date. Depuis le milieu de 2007, le prix sur les marchés internationaux s’était mis à grimper en flèche.
A la Bourse de Chicago, le 11 janvier dernier, il a atteint son record en trente ans, 481,30 dollars [328 euros] la tonne, permettant à ceux qui spéculaient sur le soja d’empocher un gain de 78 %. Il y a bien sûr des raisons à cette hausse vertigineuse. Premièrement, les agriculteurs américains ont abandonné massivement la culture du soja et se sont recyclés dans celle du maïs, considérée comme plus lucrative, depuis que leur gouvernement subventionne la production d’éthanol à partir de cette céréale. Deuxièmement, la demande mondiale en soja ne cesse d’augmenter, pas uniquement pour l’alimentation humaine, mais aussi pour la fabrication des poudres alimentaires destinées au bétail et comme source d’énergie (agrocarburant).
L’Union européenne s’est d’ailleurs fixé pour objectif de satisfaire en 2010 au moins 5,75 % de ses besoins en énergie avec des agrocarburants. En Chine, de plus en plus d’habitants préfèrent l’huile de soja aux autres huiles de cuisson, et la consommation de viande dans ce pays a fait un tel bond que la demande en poudres alimentaires pour le bétail à base de soja est en hausse constante.
La conspiration du cartel des importateurs
L’Indonésie, quant à elle, importe 60 % de ses besoins en soja. Les producteurs et les marchands de tofu et de tempe, les fonctionnaires, toute la population ont été pris de court par la hausse subite du prix du soja, que rien ne semble pouvoir contenir. L’impuissance actuelle du gouvernement à contrôler cette hausse peut s’expliquer. Dans les années 1990, selon Sutarto, directeur général des plantes alimentaires au ministère de l’Agriculture, l’Indonésie produisait de 1,2 million à 1,8 million de tonnes de soja par an.
Bulog [coopérative d’Etat chargée de l’importation et de la distribution du riz], qui jouait un rôle important dans le contrôle des prix des produits alimentaires, en importait de très faibles quantités. A cette époque, les paysans qui semaient du soja étaient gagnants. Mais la situation a changé après la crise économique de 1998 et l’arrivée du Fonds monétaire international en Indonésie. Sur les recommandations du FMI, le gouvernement a instauré une taxe de 0 % sur les importations de soja. Ce soja d’importation bon marché a inondé les marchés indonésiens.
Depuis, chaque année, plus de 1,2 million de tonnes sont importées, pour un besoin total de 2 millions, tandis que les cultivateurs de soja locaux sont marginalisés, incapables de faire face à cette concurrence étrangère. Il n’est donc pas étonnant que la production domestique n’ait cessé de baisser depuis 1998, tombant à seulement 750 tonnes l’année dernière.
Depuis, l’Indonésie est dépendante du soja d’importation, dont plus de la moitié provient des Etats-Unis, le plus grand producteur de soja au monde. Cette domination américaine trouve de puissants appuis auprès de quatre gros importateurs qui jouent un rôle déterminant en Indonésie : Cargill Indonesia, Teluk Intan, Gunung Sewu et Liong Seng. On commence à penser que ce sont eux les responsables du dérapage du prix du soja et qu’il y aurait même une “conspiration” sous forme de cartel.
Aliment “Tempe”
Sukarno, le premier président de l’Indonésie, a déclaré un jour : “Nous ne sommes pas un peuple de tempe.” En effet, pour fabriquer le tempe, il faut d’abord, avant d’en faire fermenter les grains sous forme de pâté, piétiner le soja pour en ôter l’enveloppe. Pas question, donc, de se laisser piétiner. Ahmad Tohari, grand romancier indonésien, prend en ces temps de crise la défense du tempe. “Les paysans et tous les gens pauvres et marginalisés se reconnaissent dans le tempe, qui est leur aliment quotidien. Il est le miroir de leur exploitation économique”, assure-t-il.
Source : courrier international
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