Janadesh 2007 : marcher pour vivre

Publié le par Admin.

undefined« La non-violence est clairement impossible aussi longtemps que persiste le gouffre entre les riches et les millions de misérables. Travailler à un changement de société signifie viser à abolir l’éternel conflit entre capital et travail. Ainsi, il faut appauvrir les immensément riches et enrichir les millions d’affamés. »
M. K. Gandhi. “Constructive programme” Navajivan publishing house, 2006 (1941).

Un bout de chemin en Inde avec les activistes d’Ekta Parishad (forum de l’unité), suivi de 3 semaines de régrinations sociologiques dans le nord du pays. Une moisson de fortes impressions. Ci-dessous, le compte rendu subjectif de la marche avec les dalits et adivasis ; dans la prochaine livraison, en proposition de lecture, quelques observations rapportées notamment du Bihar (Bodhgaya) et de l’Uttar Pradesh (Delhi)Lire la suite...

 
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Depuis le début des années 90, la politique de libéralisation de l’économie indienne laisse de côté les plus pauvres, les moins armés pour affronter la « modernité » du développement globalisé. Les communautés dalits (1) et adivasis (2) sont systématiquement amputées de leurs moyens de subsistance, expulsés de leurs terres ancestrales. Les dégâts du « progrès », les destructions collatérales du développement, les conséquences inévitables de la croissance sont douloureusement vécues par une importante partie de la population indienne. Les performances apparentes de l’économie, l’apparition d’une classe moyenne (stratifiée) dissimulent de plus en plus mal le naufrage culturel et social de près d’un milliard de personnes (3).

Le désastre social est accompagné d’une catastrophe écologique surdimensionnée. Les industries prolifèrent provoquant non seulement une pollution mortifère, mais aussi le déplacement, les délocalisations autoritaires et massives des populations autochtones qui sont les premières victimes des changements climatiques, car « les liens étroits qu’elles entretiennent avec la nature, l’eau, les ressources qui en découlent les placent dans une situation encore plus fragile. »J. Scott.Secrétariat des Nations Unies pour la conservation de la biodiversité .(4).

 

Janadesh (volonté du peuple) 2007 , 25 000 marcheurs (originaires de 18 états), une grosse centaine de compagnons de route européens, 330 km de Gwalior à Delhi, du 2 au 28 octobre, une marche politique, pacifique, dont la revendication majeure demeure le droit à la terre. Ce qui implique une radicale réforme de l’économie agricole et l’abandon des conduites dictées par l’intégrisme libéral.

 

Organisation, logistique

A raison de 10 à 17 km par jour, sur 3 rangs se déroule un cortège de plusieurs km sur l’autoroute. La randonnée ne s’improvise pas ! Les étapes avaient été préparées des semaines en amont. Puissante logistique, camions cuisine multiples pour préparer vers 14 h., l’unique repas du jour. Régime végétarien, dont le riz, les légumes les chapatis, les bananes, parfois un yaourt local (kurd) constituent l’essentiel.

Précédant les marcheurs, une équipe a préparé, creusé les incontournables latrines qui seront comblées chaque matin. Les électriciens véloces avant la nuit ont équipé le bord de route avec des dizaines de néons. Pour la sécurité, la visibilité des dormeurs que le goudron chaud n’effraie pas.

Je n’ai dormi qu’une seule nuit sur l’autoroute. Le confort du sac de couchage me parut suffisant. Mais la pollution persistante, aggravée par le trafic routier intense, nocturne, incessant sur les voies laissées à la circulation rendirent difficile la béatitude du sommeil réparateur. Pétarades des mécaniques et difficultés à respirer me dissuadèrent de tenter une nouvelle nuit à la belle étoile…

Malgré la tiédeur de la saison hivernale (35° à midi), la procession lente, souvent interrompue par des prises de paroles (en hindi, parfois courtoisement reprises en anglais), fut éprouvante pour nombre de marcheurs, plus encore marcheuses indiennes, ayant entamées la pérégrination revendicative physiquement fragilisées depuis toujours, par un régime alimentaire et sanitaire insuffisants. Sept décès furent comptabilisés.

 

Pourtant, la préparation politique et médiatique avait été bien pensée. Depuis plusieurs mois Parishad avait formé-entrainé plus de 1 500 animateurs aux méthodes gandhiennes de résistance civile. P.V. Rajagopal (parfois présenté comme « l’héritier de Gandhi ») fut souvent interrogé par les médias locaux et internationaux. Message : « Le gouvernement doit comprendre qu’il lui faut initier de profondes réformes agraires. Sinon nombreux sont ceux qui se laisseront tenter par les méthodes naxalistes. » (5).

Le mouvement brésilien des sans terre (MST) était présent en la personne de Vadarly Scarabelli : « Il y a plus de 4,5 millions de sans terre au Brésil. Douze mille ont récemment organisé une marche . Nous sommes ici pour soutenir les dalits et les tribaux et pour comprendre la dynamique de leur mouvement.» (6).

Une estimation prudente fait valoir que la dynamique libérale du « développement » a délocalisé, en à peine 2 décennies, vers les non lieux des périphéries misérables plus de 40 millions de personnes dont la moitié environ sont des adivasis. Le cynisme de certains fonctionnaires exécutants consiste à exiger des droits et documents de propriété à fournir par des populations dravidiennes, aborigènes vivant depuis des millénaires dans la jungle originelle. C’est à peu près aussi pertinent que de demander un titre de séjour aux Comanches amérindiens…

La « dysneylandisation » des « sauvages » est bien avancée. Des promoteurs veulent transformer la jungle en parc de loisirs pour touristes fortunés. Il est possible à Delhi d’acheter le droit de photographier un vrai tigre (authentique, non domestiqué), en toute sécurité, juché sur le dos d’un éléphant serviable.

 

Asphyxie à Delhi

Une longue marche, c’est l’occasion d’arrêter les pensées routinières pour découvrir d’autres itinéraires de vie. On arrête tout, on réfléchit, on infléchit. D’autant que « les dernières nouvelles sont mauvaises qui viennent du Chattisgard. L’office des forêts a détruit les récoltes de 600 familles vivant dans 8 villages. C’est la même histoire qui se répète : les gens cultivent les terres pendant la mousson, et l’office des forêts vient ensuite tour détruire. C’est une lutte permanente entre l’office et les tribaux. Par exemple, dans le village de Barpali, situé à 25 km de Roukela, deux usines sidérurgiques se sont installés des 2 côtés du village. Vous seriez choqués de voir comment les gens survivent dans cet environnement hautement pollué. Certains ont migrés et d’autres sont tombés malades en restant dans ces villages. Récemment 12 adivasis se sont fait tuer en Orissa. Leur crime : ne pas être d’accord pour donner leur terre à un groupe d’industriels voulant construire une usine de production d’acier. » (7).

Développement ? Progrès ? A qui profite la croissance ? (8).

La question – écologique, éthique et économique – est posée, exemplifiée, amplifiée, exacerbée au niveau d’un sous continent hébergeant près d’un quart de l’humanité.

A minima, sur le chemin d’une reconversion politique et culturelle Janadesh propose des objectifs raisonnables indexés sur de nouveaux indicateurs de (réelle) prospérité.

1 – L’arrêt de toutes les expulsions et répressions contre les dalits et tribaux. Retour sur leurs terres ancestrales.

2 – La mise en place d’un contrôle pour faire cesser les abus relatifs à l’usage de la forêt, de l’eau, de la terre.

3 – Une véritable réforme agraire. Distribution contrôlée des terres gouvernementales.

4 - Un moratoire des activités industrielles polluantes, tant qu’il n’u aura pas de garanties suffisantes pour les populations concernées. Indemnisations, réparations des dommages. (9).

Pour poser les revendications devant les institutions, la marche devait se terminer devant le parlement à Delhi.

De fait, des milliers de manifestants furent parqués longtemps dans un parc périphérique (Ramila grounds). Officiellement, une manifestation de cette importance risquait de perturber (plus encore ? est-ce possible ?) le trafic automobile. Les encombrements sont diversement appréciés : la veille, un semi-marathon publicitaire organisé par une importante compagnie privée avait été guidé, orienté par les forces de l’ordre en service… (10).

Pour un marcheur militant, l’immobilité c’est pénible… Après quelques heures de cuisson lente, malgré les danses improvisées, les mots d’ordre scandés, les colères chantées, je décide de m’évader. Profitant de la faiblesse d’une clôture, rampant par le trou d’un mur, poussiéreux, honteux un peu, dans la rue je me noie dans l’anonymat des foules démocratiques. L’air de la prospérité ne me réussit décidément pas. En toussant, yeux larmoyants, je négocie férocement (le marché libre réclame la férocité des transactions), le prix d’un retour en rickshaw vers les bienfaisants ventilateurs de la Gandhi peace fondation .

Un courant d’air dans une atmosphère viciée ? Pour fuir la réalité empoisonnée, je décide d’avoir besoin de cette ventilation illusoire.

Las ! Récurrente, coutumière, la nième coupure d’électricité me prise du réconfort provisoire des brises artificielles !

Mal ventilé, me vient l’idée torve d’un marché porteur. Le masque à gaz pour citoyens précautionneux. Un modèle léger, seyant, branché à filtres renouvelables et jetables. Il n’y en aura pas pour tout le monde ? Qu’importe. Croissons ! Croissons ! croassent les experts et spécialistes boursiers des pages économiques du Times of India…

 

Alain Véronèse

Notes.

1 – Dalits : opprimés. Dans le lexique gandhien : Harijans, enfants de Dieu. Cette dernière qualification n’est pas acceptée par tous les « opprimés ». Le castéisme est officiellement inconstitutionnel depuis 1975…

2 – Adivasis : Aborigènes, dravidiens originels (sur)vivants dans la jungle selon des modalités d’économie « primitive » en organisations tribales.

3 – La population est estimée à 1 milliard 200 millions de personnes. La classe moyenne (non homogène) compterait 200 millions de consommateurs aspirés par le mimétisme féroce du style de vie à l’occidentale.

Les vitrines de Connaught place à Delhi sont à cet égards immédiatement édifiantes. Les Mac Do locaux sont des établissements de luxe, dont les portes ont ouvertes par des assesseurs obséquieux en grande tenues galonnées. Le menu standard est à 200 roupies (un peu moins de 4 euros). Au Jharkhand, il faut cueillir 15 kg de feuilles de thé pour être gratifié de 80 roupies (mois de 2 euros). Heureux sont celles et ceux qui trouvent à s’employer plus de 6 mois par an.

4 – Dossier de presse et documentation de l’association Solidarité, 7 bis Avenue Foch. BP 52. Gaillac cedex. France. Courriel :[ contact@solidarite.asso.fr].

5 – India Express, 17 octobre 2007. Naxalisme : résistance armée d’inspiration maoïste . En 2006 (chiffres officiels), plus de 600 morts dans les affrontements. Toutes victimes confondues, naxalistes (les 2/3), forces armées et civils mal positionnés. Nous retrouverons les « maos » indiens en 2ième partie…

6 – Front line, 16 novembre 2007.

7 – P.V. Rajagopal, dossier de presse de l’association solidarité.

8 – Estimée à près de 10% par an. Croissance de quoi ? Inflation : 17%. Signe monétaire d’un conflit de répartition.

9 – Janadesh, dossier de presse de Solidarité.

10 – Front line , 16 novembre 2007. 

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Publié dans Agriculture

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