SOMMET DE LA FAO - Vivement la deuxième révolution verte !

Publié le par Admin.

Malgré la paralysie, prévisible, sur la question des agrocarburants, la réunion de Rome a au moins permis une avancée : la prise de conscience de la nécessité de réinvestir dans l’agriculture. Mais les financements ne suivent pas…  Lire la suite...


DE ROME
La semaine dernière, une quarantaine de chefs de gouvernement se sont réunis à Rome sous l’égide de Ban Ki-moon et de l’Organisation [des Nations unies] pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, afin de débattre de la triste situation de l’agriculture mondiale et des moyens d’y remédier. En théorie, le sommet aurait pu accomplir bien plus : pour la première fois en une génération, la hausse ­verti­gineuse du prix des denrées alimentaires a convaincu tout le monde que quelque chose, fondamentalement, n’allait pas dans l’agriculture de la planète, et qu’il était temps que cela change. Mais quelles nouvelles idées cette grand-messe est-elle parvenue à dégager ?
Joachim von Braun, directeur de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) – un groupe de recherche basé à Washington et financé par des gouvernements –, estime que l’action internationale devrait se concentrer sur cinq questions. Le sommet de Rome a permis de progresser sur deux d’entre elles.
Premièrement, l’aide alimentaire. Plus tôt cette année, le Programme alimentaire mondial (PAM) [organisme des Nations unies], la principale institution chargée de la gestion de l’aide d’urgence, a tiré la sonnette d’alarme, affirmant qu’il allait se retrouver à court d’argent à cause de la hausse des prix. Lors du sommet, le PAM a annoncé une rallonge de 1,2 milliard de dollars d’aide alimentaire, en partie grâce à l’Arabie Saoudite, qui, juste avant la réunion, a donné 500 millions de dollars au programme. En dehors du PAM, personne ou presque n’a prêté attention à ce don venu d’un pays qui baigne dans l’argent du pétrole. Il est pourtant remarquable. Car la plupart des “nouvelles sommes” proclamées sont en fait d’anciennes promesses reformulées. La contribution saoudienne est authentiquement nouvelle et a fait clairement la différence.
Deuxièmement, les agrocarburants. La conférence aurait pu favoriser une rationalisation de la politique dans ce secteur. Certaines ONG exigent un moratoire sur la production d’éthanol, affirmant que le prix des céréales s’en trouverait réduit de 20 %. Certains au sein de la bureaucratie des Nations unies, ainsi que quelques géants de l’agroalimentaire, se sont prononcés en faveur de mesures moins radicales, comme des restrictions internationales sur la production d’éthanol de maïs. D’autres affirment que les agrocarburants sont une bonne idée, mais que leur mise en œuvre est freinée par un labyrinthe de subventions, de barrières douanières et d’objectifs de production qu’il faudrait supprimer. Le sommet n’a pas progressé en ce sens. Juste avant son ouverture, Ed Schafer, secrétaire à l’Agriculture américain, a assuré que l’éthanol n’était responsable que de 2 à 3 % de la hausse des prix des denrées alimentaires. Un avis controversé (l’IFPRI parle de 30 %) qui a entraîné une rupture irréparable et paralysante sur la question des agrocarburants durant le sommet.

Il faudrait une hausse de 50 % de la production d’ici à 2030

Troisièmement, la conférence aurait pu proposer quelques remèdes à court terme, autres que l’aide alimentaire, afin d’aider les agriculteurs et de faire baisser les prix. Le plus évident est l’assouplissement de l’interdiction des exportations. Environ 40 % des pays exportateurs de denrées alimentaires ont imposé des restrictions commerciales aux aliments sous une forme ou sous une autre : taxes, quotas ou interdictions pures et simples. Une étude de l’IFPRI a calculé que, si l’on se débarrassait de toutes ces restrictions, on aboutirait à une baisse de 30 % en moyenne des prix des céréales. Reste à savoir si la rencontre de Rome a fait avancer le dossier. Le Vietnam, le Cambodge et l’Inde ont tous promis de reprendre une partie de leurs exportations de riz. Le Japon, gros importa­teur, dit qu’il va rendre disponible environ un cinquième de ses stocks de riz sous contrôle du gouvernement. Mais, en Egypte, la suspension des exportations de riz a été prolongée de un an.

Cet exemple met en lumière l’un des obstacles fondamentaux à une action cohérente dans ce domaine : les pays ont des intérêts divergents, tout simplement. La plupart des pays en développement sont des importateurs nets, mais certains sont des exportateurs nets. Au Botswana et en Afrique du Sud, l’alimentation intervient pour 20 % dans l’indice des prix à la consommation, et pour les deux tiers au Sri Lanka et au Bangladesh. Et, alors que la majorité des pays pauvres sont soit victimes soit bénéficiaires de l’inflation des prix de l’alimentation, la Chine et l’Inde peuvent aussi être considérées comme responsables du phénomène. Pour Amartya Sen, ­lauréat du Nobel [d’économie] et auteur de travaux sur la famine, la crise actuelle s’explique principalement par l’augmentation de la demande (notamment des classes moyennes asiatiques), non par une baisse de la productivité.
Il n’est guère étonnant que le sommet de la FAO n’ait pas fait grand-chose au sujet des agrocarburants, des interdictions d’exporter et de la mise en place de filets de protection à destination des populations (sujet d’ailleurs à peine effleuré). Dans tous les cas, ainsi que l’ont souligné de nombreux intervenants, les mesures à court terme n’ont que des effets limités. “Le problème sous-jacent”, assure Lennart Bage, directeur du Fonds international pour le développement de l’agriculture (FIDA, une agence onusienne), “est le ralentissement de la croissance de la productivité ­agricole. A moins de parvenir à enrayer ce ­ralentis­sement, nous nous retrouverons ­exactement au même point dans quelques années.”
Il faut bien plus qu’une conférence pour mettre en œuvre une action internationale à long terme. Cela nécessiterait probablement, par exemple, un accord sur les échanges agricoles à l’échelle internationale – et on en est bien loin. Mais le sommet de Rome a tout de même apporté une avancée sur un objectif à plus long terme : une deuxième révolution verte. Ban ­­­­Ki-moon a déclaré qu’une augmentation de 50 % de la production agricole était nécessaire à l’horizon 2030. Les pays sont en train d’annoncer, ou du moins d’élaborer, une longue liste de promesses : contribution au financement de recherches sur de nouvelles semences, construction de canaux d’irrigation, expansion de l’usage des engrais par les petits agriculteurs (semences, irrigation et engrais étaient déjà les trois éléments clés de la première révolution verte, dans les années 1960). Ces promesses pourraient bien constituer la plus belle réussite du sommet de la FAO.

On déshabille Pierre pour habiller Paul

Certains affirment que la deuxième révolution verte sera plus difficile à ­lancer que la première, avec plusieurs arguments à l’appui : primo, les organismes génétiquement modifiés sont le seul espoir d’obtenir de nouvelles semences, et l’Europe y est fermement opposée ; secundo, en Afrique par exemple, il n’y a pas suffisamment d’eau pour permettre un véritable essor de l’irrigation ; tertio, un pétrole à 125 dollars le baril rend les engrais bien trop chers. Mais ces cassandres se montrent là excessivement pessimistes. Comme le souligne Lennart Bage, une seule chose est sûre : les investissements agricoles se sont littéralement ­effondrés au cours des trente dernières années. Et il semble un peu prématuré ­d’écarter par avance tous les bienfaits que pourrait avoir un renversement de cette tendance.
Mais reconnaître que l’investissement manque du côté des petits exploitants est une chose, et parvenir véritablement à injecter les sommes nécessaires en est une autre. Les promesses en la matière se sont multipliées ces trois derniers mois, et deux institutions, la Banque mondiale et le FIDA, apparaissent comme les principaux bailleurs de fonds à venir.
Malheureusement, estime Simon Maxwell, de l’Overseas Development Institute [un institut de recherche sur les questions de développement], en Grande-Bretagne, l’essentiel de la “nouvelle” somme promise par la Banque mondiale, qui s’élève à 1,2 milliard de dollars, tout comme les 500 millions de dollars de la Banque de développement asiatique et de la Banque de développement latino-américaine, ne sont en fait pas des apports nets : cet argent est détourné au détriment d’autres programmes, ce qui fait dire à certains qu’on déshabille Pierre pour habiller Paul. De plus, même les financements dits nouveaux sont assez modestes : quelques dizaines de millions de dollars, qui peuvent suffire pour quelques nouvelles semences mais qui sont bien loin des 15 à 20 milliards de dollars annuels nécessaires, selon Ban ­­Ki-moon, à la deuxième révolution verte.


 

Tout se joue à l’OMC

 

La déclaration finale, minimaliste et négociée au forceps, n’incite pas à l’optimisme. Elle met en lumière l’importance des divergences”, résume Le Soir, pour qui le maigre bilan n’est pas une surprise, car “l’importance de cette grand-messe était avant tout symbolique”. Il rappelle qu’à Rome “personne n’ignorait que c’est de toute façon à Genève, au siège de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), que les véritables enjeux de l’agriculture mondiale se jouent”. Mais, à l’OMC, “les intérêts commerciaux égoïstes priment sur le droit fondamental des peuples à l’alimentation. Et, tant que le système continuera de fonctionner sur ce principe, il n’y aura pas de solutions”, conclut le quotidien belge.

 

The Economist


 

Source : Courrier international

Publié dans Agriculture