Janadesh 2007 (seconde partie)

Publié le par Admin.

Capitalisme et castéisme : un mélange explosif

« Les investissements et le développement (accélérés depuis 2 ou 3 décennies) ont seulement conduits à ceci : corruption, criminalisation de la politique. On ne peut être sûr de rien, tout est fluide. Policiers, voleurs, politiciens, les rôles sont interchangeables. »
V.S. Naipaul.
« India. A million mutinies now. » Vintage ed. 2007 (1998).

La recette libérale du développement – nécessairement inégal – fait surgir la question de la croissance des inégalités : 77 % de la population indienne vit avec moins de 20 roupies (Rs) par jour (moins de 50 centimes d’euros. 1 euro = 55 Rs en nov. 2007). Environ 840 millions d’indiens doivent se résigner à survivre avec ce pouvoir d’achat misérable - même traduit en « parité monétaire ». (1).  Lire la suite...

 

 

Conséquence observable à la ville comme à la campagne : « 50% des enfants sont mal nourris et présentent des anémies physiques et des carences cérébrales ». (2). Les 23 euros mensuels théoriques (Cf. plus haut, 1ière partie), n’ont aucun sens pour ceux, nombreux, qui vivent au jour le jour, dont la force de travail est louée pour une poignée de roupies… à prendre ou à laisser prendre par un autre, nécessairement plus industrieux.

Une conversation ordinaire et cordiale à Dholpur (Rajasthan) avec un entrepreneur prospère (il concède fièrement avoir une revenu mensuel supérieur à 2 000 euros), confirme la fragile réalité des moyennes macro-économiques.

La maisonnée abritant une famille élargie de 12 personnes nécessite pour fonctionner l’aide de 2 employées à domicile. Celles-ci, nourries, logées se voient gratifiées d’un… salaire ? pécule ? pourboire ? , de 20 Rs mensuels.- « C’est peu », fais-je remarquer. » - « C’est le prix », confirme, l’entrepreneur réaliste. Puis, de me proposer de visiter les installations productives de son usine de confection. Pressé de rejoindre les contestataires, je décline l’invitation.

 

Pas très loin, plus à l’ouest, à Mumbaï (Bombay), l’économie carbure mieux encore. « La hausse du Sensex (le CAC 40 local) semble irrésistible ». (3). Le même auteur, ministre de son état s’inquiète de la puissance et du succès des opérations violentes conduites par les naxalistes (4). La « terreur rouge » (« red terror »), s’invite dans les matchs de football, surtout lorsque des personnalités politiques sont présentes.

Ainsi, courant octobre, une attaque maoïste fit 18 victimes, dont le fils d’un ancien ministre (5). «
Les terroristes sont surtout présents dans les zones habitées par des populations tribales où manquent drastiquement les routes, l’électricité, les écoles, les hôpitaux et les commerces. » (6). Les investissements sont donc bienvenus mais « nous devons apprendre à gérer le Capital. » (7). Ce qui manque le plus, c’est la bonne formule permettant une ventilation équitable de la croissance ? C’est mal parti. On peut douter.

 

Capitalisme et castéisme : un mélange explosif

Dans une économie globalisée, les bonnes intentions déclaratives sont irrémédiablement soumises à l’épreuve de la réalité. Les économistes, les experts qui orientent l’économie sont plus préoccupés de profitabilité que d’égalité.

Après avoir célébré la pétaradante santé des indices boursiers, les mêmes spécialistes écoutés, s’inquiètent de la redoutable concurrence du voisin chinois. (8), dont la profitabilité, dans le secteur industriel reste supérieure à ce que peut dégager l’industrie indienne. Peut mieux faire… Il faut (faire) travailler plus, et dépenser moins. La recette est expérimentée sous nos latitudes (encore) tempérées.

Humour sombre ou cynisme pré-conscient, un autre article, écologiquement préoccupé, page suivante, signale que « la consommation mondiale dépasse de 40 %, les capacités de renouvellement des ressources naturelles » (9). Chaque jour, 1 000 voitures en plus dans la capitale et ses banlieues, encombrements et empoisonnements comptabilisés positivement dans le pib national. Comment est-il possible de faire une bonne politique avec de mauvais indicateurs ?

Bien que souvent misérables, les indiens sont de grands pollueurs. Leur empreinte écologique est plus que proportionnelle à leur pouvoir d’achat. Les système d’assainissement, d’évacuation des eaux usées, d’enlèvement des ordures ménagères n’existe que dans les centres villes, à proximité des lieux touristiques.

A quelques km de
Connaught place, les vaches urbaines et sacrées reniflent, retournent et, dans les tas de détritus choisissent leurs pâtures. Le carton, les restes alimentaires végétaux, certains types de papiers constituent leur ration quotidienne. On signale le décès de quelques ruminants pour cause d’absorption inconsidérée, malencontreuse, de sacs plastiques. Près de Tilak station, (proche banlieue de Delhi) j’ai pu observer les manigances rusées des singes s’approvisionnant des mêmes détritus déjà visités par quelques humains récupérateurs…

 

Le pouvoir dissolvant de la rationalité capitaliste fragilise chaque jour l’édifice social fondé sur la hiérarchie des castes. Tendanciellement, peut-être. La réussite économique, sociale des informaticiens de Bangalore, des « traders » de Bombay, la réussite des « basses castes » en ascension n’efface pas les distinctions, discriminations séculaires. L’antique organisation hiérarchisée se trouve instrumentalisée, « encastrée » dans la logique productive du capitalisme.

Les inégalités réelles se justifient souvent, encore, par un discours religieux qui assigne à chacun sa juste place. Les exceptions (la politiques des emplois réservés, la promotion politique pédagogique de quelques personnalités), n’ont que peu de prise sur la réalité vécue d’un agriculteur du Bihar, la tâche pénible, la lourde charge d’un pédaleur pilotant le
vélorickshaw à trois roues n’est en rien allégée par les déclarations périodiquement généreuses.

 

Pour autant que soit pertinente une analyse occidentale, aggravée d’une orientation marxiste assumée (ce qui n’immunise nullement des inquiétudes spirituelles, lire plus bas…), l’explosion productive de l’économie indienne procède d’un fameux (fumeux) mélange. Une bonne formulation de la formule productiviste se trouve chez Rosa Luxemburg : « la plus value ne peut être créée ni par les travailleurs, ni par les capitalistes, mais par des couches de la société, ou par des sociétés qui ne produisent pas de manière capitaliste. » (10).

En d’autres termes (simplification brutale) : le quasi servage qui perdure en Inde, articulé (encastré) au mode de production capitaliste, à l’évidence, permet des coûts de production fort compétitifs. Dans une économie globalisée (concurrence généralisée, planétaire) cette compétitivité chaque jour entame le compromis social construit après guerre en Europe (keynésianisme-fordisme).

Le mauvais sort, la misère des
dalits nous concernent directement. Des centaines de millions de travailleurs n’ont pas atteint le stade salarial (capitalisme tempéré), ils sont en concurrence – organisée – avec les salariés européens « standards » qui ont encore une fiche de paie, un salaire indirect compté comme « charges » et prélèvements obligatoires (sécu, retraites, chômage,…). L’illusion consumériste des produits importés à bas prix, risque de se payer très cher. Le gain de pouvoir d’achat est fondé sur une surexploitation des producteurs périphériques. Une périphérie qui gagne chez nous du terrain…

Capitalisme et castéisme un méla nge productif explosif. Nous n’échapperons pas aux dégâts collatéraux. Sauf …

 

L’utopie gandhienne : simplicité volontaire, autonomie, république des villages,… semble plus que jamais, hors de portée. L’intégrisme libéral laisse peu de place aux spiritualités authentiquement révolutionnaires.

 

Belle action, marche courageuse que Janadeh 2007. Quel résultat, réel, concret ? A ce jour, fort mince. Le 16 octobre, Sonia Gandhi à reçu une délégation où P.V. Rajagopal et A. Roy étaient présents. Elle a promis de transmettre le dossier au premier ministre M. Singh. La réforme agraire qui devrait être traitée via un guichet unique figurait parmi les revendications techniques. Le risque d’enlisement du dossier dans les sables administratifs et les rouages bureaucratiques n’est pas à exclure. D’autant que les classes supérieures enrichies par les spéculations boursières sont très demandeuses de terrains constructibles pour implanter résidences confortables ou usines profitables. (11).

 

Un marxiste au monastère

Début novembre, pour me reposer des tensions intellectuelles et des pollutions libérales, je décide d’aller respirer dans les contreforts de l’Himalaya. Par étapes, en de cours et studieux séjours je pérégrine dans les hauts lieux du Bouddhisme. A Bodhgaya, nuit tombante, dans un village égaré, je m ‘embourbe dans une mare nauséabonde. Heureusement, trois jeunes garçons d’abord moqueurs, me tirent, me hissent pour me conduire à la pompe manuelle où j’opère un « démerdage », nécessaire et superficiel.

Il fait maintenant nuit noire. Honteux et prudent, je négocie les services d’un guide pour m’en retourner vers le monastère bouddhiste où j’ai pris libre pension.

En sandales clapotantes, pantalons odorants, ancien d’une padyatra (marche revendicative et non-violente), marxiste occidental sur le chemin d’un monastère, les pieds sales et les idées éparses, je m’interroge. C’est quand qu’on va où ? Avec qui ? Les maoïstes armés ou les gandhiens non-violents ? La fin justifie les moyens ? Qui décide des fins ?

Irrité, indécis dans la nuit, j’ interpelle mon guide : « Is it the good way ?” (12).

 

Alain Véronèse

 

 

Notes de la 2ième partie.

1 – The Indian Express, 17 octobre 2007.

2 - Front line, 16 novembre 2007.

3 - The Times of India, 31 octobre 2007. Editorial signé de P. Chidambaram, ministre des finances.

4 - La guérilla naxalite est née en mars 1967 quand les paysans du village de Naxalbari (Bengale occidental) ont saisi le riz d’un propriètaire foncier. Pour plus d’information consulter le dossier de l’association Solidarité. Cédric Gouverneur signe un article documenté et nuancé dans Le Monde diplomatique de décembre 2007 : La guérilla naxalite.

5 – The Hindustan Times, 21 octobre 2007.

6 – P. Chidambaram, art. cité.

7 – id.

8 – The Times of India, (supplément économique), 27 octobre 2007.

9 – id.

10 – L’accumulation du Capital, éd.  du Seuil, 1980.

11 – D’après Front line, du 16 novembre 2007.

12 – « Est-ce le bon chemin ? »

 

Petite bibliographie.

Outre les ouvrages et périodiques cités dans le texte, nous pouvons conseiller :

. Le déséquilibre du monde. Rohinton Mistry. Livre de poche. Un roman sociologique sur l’Inde contemporaine. La 4 de couv’ parle d’un chef d’œuvre, le qualificatif est justifié.

. Dans la peau d’un intouchable, Marc Boulet, éd. du Seuil. La vie quotidienne d’un hors caste. Du vécu. On y trouve également une présentation critique du « castéisme » encore perdurant… [biblio, suite et fin, p.7]

. Dans l’œuvre abondante de V.S. Naipaul (prix Nobel de littérature),India, A million mutinies…, existe sûrement en français. Une suite de tranches de vies tirées de toutes les couches de la société indienne. In-con-tour-na-ble pour comprendre le pays.

. La force de la vérité. Brochure diffusée par l’association Solidarité offre une documentation et un argumentaire bien

construits. Solidarité , 7 bis avenue Foch – BP 52. 81602. Gaillac cdx. [contact@solidarite.asso.fr].Tèl. 05 63 41 01 14.

. Le défi indien, Parran K. Varina, éd. Babel (dif. Actes sud). L’économie indienne dans un monde globalisé.

 

. Parmi les personnes ressources, il me faut remercier M. Jean-Louis Bato  de l’association Solidarité. Ses longues et durables fréquentations du sous-continent, sa pratique de l’hindi m’ont été plus qu’utiles.

 

 


 

Publié dans Agriculture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :